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Quelle tête faites vous dans le métro ? Quand la RATP étudie notre communication non verbale

À Paris, plus de 5 millions de personnes empruntent quotidiennement le métro pour se déplacer. Ce flux important de voyageurs est en perpétuelle augmentation depuis 10 ans (+25 %). Il est le théâtre de comportements sociaux liés à la promiscuité et aux relations qu’il impose. Cette promiscuité est-elle observable au travers de le communication non-verbale et des expressions faciales ?

L’anthropologue Edward Hall connu pour ses travaux sur « les distances interpersonnelles en interaction » à travers le concept plus communément appelé « proxémique », décrit quatre distances : publique, sociale, personnelle et intime. Cette dernière, lorsqu’elle n’est pas respectée ou victime d’une intrusion, génère chez l’individu une tension qui peut-être dans certains cas régulée par des réactions de défense (fuite du regard, occupation à une tâche annexe, etc.). Cependant, nous sommes chaque jour obligés d’accepter cette contrainte imposée, dans des contextes particuliers. C’est le cas par exemple lorsque l’on se trouve dans certains lieux publics, dans un ascenseur ou dans les transports en commun. Malgré cette tolérance consentie, que se passe t-il lorsque deux personnes entrent physiquement en contact ?

Afin d’étudier ce phénomène, la RATP a initié une étude en collaboration avec le CNRS. Les chercheurs en sociologie Martin Aranguren et Stéphane Tonnelat, ont filmé aux heures de pointes pas moins de 700 épisodes de montées ou de descentes d’une rame de métro pour observer ce qu’ils nomment des incidents de contact soit : « un contact physique immédiatement suivi d’un mouvement facial de la part de la personne touchée ». Ils ont ensuite codé les expressions faciales des sujets à l’aide du Facial Action Coding System (FACS) et ainsi ont pu déterminer des schèmes récurrents de réponses comportementales.
Le premier constat est que lorsque les personnes se connaissent ou s’entraident, une forme de reconnaissance ou de remerciement est effectuée par un mouvement des paupières (clignement des yeux – AU 46). En revanche, lorsque les personnes n’ont aucun lien, des mouvements faciaux – départs émotionnels – ont pu être observés au niveau de la bouche ainsi que des sourcils. Les auteurs ont interprété ces réactions faciales comme « le signe d’une évaluation du contact physique » en réponse à cette intrusion non consentie, et ont pu distinguer deux grands types de réponse.
Deux types de réponse due aux incidents de contact : la réparation et le mépris
Les départs émotionnels observés commencent systématiquement par le schéma suivant : un contact physique a lieu entre le pousseur et la victime. Celle-ci fronce et surélève les sourcils  (AU 1+2+4). Ensuite elle dirige son regard en direction du pousseur afin de lui signifier le désagrément qu’il vient de causer. Soit celui-ci manifeste son embarras en baissant les yeux, auquel cas la victime considère avoir obtenu la réparation du préjudice qu’elle estime avoir subi, et reprend ainsi une expression neutre, l’incident étant clos. Soit la victime n’obtient pas de réparation (impossibilité d’entrer en contact visuel avec le pousseur ou aucune réaction de sa part) auquel cas elle produit une expression faciale émotionnelle de mépris telle que décrite par Paul Ekman (AU 14) afin de « rendre acceptable la situation en se plaçant au-dessus de l’offenseur ». Elle reprend ensuite une expression neutre. Ci-dessous les deux types de réponse observés (cliquez sur l’image pour l’agrandir) :

 

Un éclairage complémentaire et hypothétique
Les expressions observées dans cette recherche nous permettent d’apporter un éclairage complémentaire et hypothétique. L’observation du geste d’emblème ou régulateur effectué par un clignement palpébral volontaire (AU 46) peut signifier l’acquiescement, la reconnaissance ou le remerciement. Il est également observé en éthologie en signe d’apaisement. Le haussement et le rapprochement interne des sourcils est géénralement observé en cas de stress ou de peur (AU 1+2+4). L’expression de mépris et son caractère social (AU 14 unilatérale) est quant à elle caractéristique de la volonté (consciente ou non) de la victime d’exprimer une forme de dédain en se positionnant au-dessus du pousseur et de le manifester à son environnement pour ne pas perdre la face. Pour finir, l’abaissement du regard de la part du pousseur (AU 64) est observé généralement en complément du prototype de la tristesse – ce qui n’est pas cohérent ici – mais également pour exprimer de l’embarras ou de la culpabilité. Il peut aussi être perçu comme un signe de soumission.
Au travers de cette étude, nous pouvons constater que le visage et les réactions qui le parcourent, jouent un rôle fondamental dans la régulation des interactions sociales et dans la communication. L’expression faciale, qu’elle soit volontaire (gestes d’emblème ou régulateur) ou spontanée, endosse ici une fonction de compensation qui vise à atténuer le trouble vécu par la victime, lui permettant ainsi de décharger les tensions internes générées par l’incident de contact. Son effet abréactif favorise ici la modération du comportement agressif et les effets de l’incivilité. Il est vecteur d’apaisement des tensions sociales. L’étude des expressions faciales émotionnelles est un champ d’étude riche et illimité qui permet d’appréhender et de comprendre entre autre les lois sociales qui nous régissent nos interactions.
Publié par Benjamin Elissalde
Référence : M.Araguen et S.Tonnelat, 2013, « Les visages du métro (la force des émotions faibles) » : contacts physiques, transactions émotionnelles et densité de voyageurs dans le métro de Paris », Rapport de la prospective RATP, n°170, p.200. Source du schéma  : http://www.metropolitiques.eu/IMG/jpg/illu-aranguren-tonnelat-2.jpg
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À propos Benjamin Elissalde

Rédacteur, spécialisé dans l'étude du comportement non verbal, la psychologie du mensonge et les entrevues d'enquête.

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