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Martin Aranguren “Il y a des transactions émotionnelles dans le métro”

martin arangurenMartin Aranguren est docteur en sociologie. Il a également étudié la philosophie en Allemagne, les sciences politiques en France et l’anthropologie en Inde. Ces différents intérêts se penchent aujourd’hui sur l’étude du non verbal et des expressions faciales.

Interview de Martin Aranguren

Hugues Delmas : Vous êtes sociologue, comment cela se traduit il dans votre approche des expressions faciales et du non verbal ?

Martin Aranguren : La problématique sociologique se penche sur comment l’ordre social détermine certains processus. L’ordre social peut être abordé sous l’angle de la stratification de la population (une distribution inégale des richesses, répartition du pouvoir, etc.) ou de la normativité (contraintes juridiques, morales). Formé à l’institut Marcel Mauss sous la direction de Louis Quéré, je m’intéresse à l’impact des normes sur le déroulement des interactions sociales.

Je me suis initié à l’analyse de conversation (en anglais Conversation Analysis) à UCLA chez le Professeur Charles Goodwin, et à l’étude de la structure séquentielle des interactions verbales. L’analyse de conversation s’intérésse entre autres aux dites paires adjacentes. Celles-ci structurent la succession de tours de parole dans les interactions verbales. Voici des exemples de paires adjacentes : salutation-salutation ; question-réponse ; évaluation-(dés)accord, etc. Au départ, je voulais savoir si les interactions émotionnelles n’étaient pas des séquences typiques d’expressions où à telle expression suit telle autre et ainsi de suite. Je désigne ces séquences typiques d’expressions émotionnelles du terme « transactions émotionnelles ». Le développement d’une théorie et d’une méthode pour étudier les transactions émotionnelles est l’objectif principal de ma thèse.

Hugues Delmas : Vous avez étudié les expressions faciales des voyageurs dans le métro parisien, que nous apprennent-elles ?

Martin Aranguren : C’est une étude menée avec Tonnnelat. Pendant 3 mois nous avons collecté des vidéos d’interactions dans le métro parisien lors de la montée et de la descente des voyageurs. Immergé parmi les voyageurs nous les filmions avec une caméra discrète dans le respect du cadre définit par la CNIL. Une fois filmée nous codions ensuite les mouvements faciaux à l’aide du Facial Action Coding System. Nous nous sommes particulièrement intéressés aux interactions lors des contacts physiques entre les voyageurs qui deviennent inévitables aux heures de pointes dans le métro. Notre première observation est qu’il y a des réactions différentes lors des contacts selon si la personne percutante est une connaissance ou un inconnu.

Lorsque les personnes se connaissent il y a une élévation des paupières supérieures (AU5) ou les yeux qui se ferment (AU43). La réaction non verbale est plus complexe lorsque les deux personnes sont des inconnus. Le percuté vivant le contact comme une intrusion territoriale hausse et rapproche les sourcils, avec une élévation de la paupière supérieure (AU1+2+4+5). Elle tourne également la tête, pas forcément en direction de l’offenseur, mais plutôt dans le but de montrer son mécontentement.

A son tour le percutant peut essayer de réparer son offense donnant lieu à un échange réparateur (Goffman) mais entièrement non verbal. Pour réparer son geste le toucheur peut produire de l’embarras (lèvres pressées, sourire, et élévation de la houppe du menton, AU12+17+24) puis un regard vers le bas qui est une séquence prototypique de l’embarras. Si le percutant répète l’intrusion et ne s’excuse pas, la personne percutée produira au final une expression de mépris (AU14). Pour plus de détails sur les observations : Quel tête faites vous dans le métro ?

Il y a des transactions émotionnelles non verbales dans le métro. Elles se structurent par des séquences prototypiques d’expressions d’émotions qui ont pour fonction de changer l’état d’une relation sociale. Les transactions émotionnelles liées à la gestion de l’intrusion territoriale entrainée par le contact physique non désiré ont deux issues : soit une apaisement (toucheur embarrassé) ou le mépris (répétition de l’intrusion). Mais il reste encore une question, ces transactions sont elles locales ou transculturelles ?

Hugues Delmas : Vous avez donc reproduit vos observations en Inde (Delhi) et aux Etats-Unis (New York), pouvez vous nous en parler ?

Martin Aranguren : J’ai appliqué le même protocole à Dehli et plus récemment à New York, dans ce dernier cas à nouveau avec Tonnelat. La principale différence entre ces pays est la proxémie des individus, comme tout le monde sait. En Inde les distances interindividuelles sont plus courtes qu’en France et sont plus longue à New York. Malgré ces différences inter-culturelles dans la gestion des distances, une fois qu’une intrusion est vécue, les mêmes comportements non verbaux que nous venons de décrire sont utilisés pour la gérer à travers ces trois cultures.

Tout de même une particularité a été observée à Delhi. C’est que l’on a appelé une « playful mob » (foule ludique), faite entre autres de « play-faces » (visage ludique). Cette expression a une fonction de prévention (et non de réparation) de l’offense notamment lors d’une densité extrême dans le métro indien. Cette « play-face » s’exprime par un sourire soutenu, qui a pour but de montrer que ce que l’on fait, comme rentrer dans le métro en bousculant tout le monde, n’est pas fait sérieusement.

Hugues Delmas : Avez-vous d’autres projets ?

Martin Aranguren : Je continue à travailler dans un excellent laboratoire pour observer les interactions non verbales : le métro, en particulier celui de Paris. Je réalise une étude sur les expressions non verbales du préjugé dans le métro lors d’interaction en face-à-face. L’expérience qui est en cours a pour but d’étudier l’impact de différentes catégories sociales (homme/femme, local/étranger, etc.) lors d’une demande d’aide à des passagers du métro choisis au hasard. On comparera le taux de succès de la requête et les expressions non verbales (notamment de gêne) des voyageurs.

Hugues Delmas : pour découvrir les travaux de Martin Aranguren cliquez sur le lien suivant : Martin Aranguren – EHESS

À propos Hugues Delmas

Docteur en psychologie, il dirige d'ADN Research, la filiale scientifique d’ADN Group.

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