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Analyse d’une poignée de main historique

À moins que vous n’ayez vécu dans une grotte ces derniers jours, vous n’avez pas pu éviter les vidéos montrant la poignée de main entre Kim Jong-un et Moon Jae-in, respectivement présidents de la Corée du Nord et de la Corée du Sud. Ces deux dirigeants dont les nations partagent pourtant une histoire chaotique se sont retrouvés dans une zone démilitarisée pour se rencontrer et sceller un moment historique par une série de poignées de main.

Mais ces poignées de main sont-elles sincères ? Coup marketing, ou réelle entente durant ce moment ? C’est la question à laquelle je souhaite apporter des éléments de réponse.

La première chose à observer, dans ces poignées de main, concerne la prise même de la main de l’autre. Leur poignée semble à tous les deux ferme, sans exagération ni pression abusive. Les phalanges ne virent pas au blanc, mais la poigne est là. Cette fermeté de la poignée de main a été corrélée à l’extraversion dans une étude (Chaplin et al., 2000).

Ensuite, il est intéressant de regarder qui initie la poignée de main. Cela paraît anodin, mais cela indique plusieurs choses. D’une part, les personnes initiant le contact manuel souhaitent généralement être perçues comme appréciables et honnêtes (Basset, Cate, & Dabbs 2002). D’autre part, le contact formel de la poignée de main est généralement lancé par les personnes qui souhaitent montrer de l’égard, de la politesse ou du respect envers leur homologue (Hall, 1996).

Dans le cas des leaders coréens, on assiste à un ping-pong de propositions de serrage de main. C’est d’abord Moon Jae-in qui invite son homologue du nord à se saluer (0:13), puis c’est au tour de Kim Jong-un (0:32). Lorsqu’ils se retournent vers les cameramen de la Corée du Sud, c’est à nouveau Moon Jae-in qui tend la main en premier (0:40), pour qu’ensuite Kim Jong-un lui prenne la main (0:49) et l’invite à la serrer en Corée du Nord (0:52). On notera le contact supplémentaire du président nord-coréen qui peut être considéré comme une marque de respect supplémentaire d’après Hall (1996). Du coup, Kim Jong-un reprend la main de Moon Jae-in (0:59) et ensemble, ils traversent la frontière. On a donc affaire à ce qui semble être une véritable démonstration de déférence mutuelle.

Enfin, il y a un dernier détail sur lequel je souhaite apporter l’attention, qui a lieu durant la première poignée de main. Pourtant, celui-ci n’a rien à voir avec les mains, mais bien avec les visages des deux interlocuteurs. Les deux sourient, arborant de magnifiques sourires authentiques. Ces sourires, que l’on appelle également sourires de Duchenne, se manifestent par la contraction du muscle orbiculaire de l’oeil, responsable des pattes d’oies. Ces sourires sont généralement considérés comme la démonstration d’une joie réelle (Frank, Ekman, & Friesen, 1993).

Ces indices nous permettent donc d’envisager cette rencontre comme emplie de respect, au cours de laquelle les deux protagonistes font preuve de joie et de déférence sincère dans leurs échanges. Toutefois, n’oublions pas que les codes peuvent varier en fonction des cultures, et que la recherche en non-verbal ne permet pas encore d’avoir des grilles d’interprétation fiables dans le décodage du non-verbal. En attendant, avec les moyens que nous avons à notre disposition, nous pouvons supposer avec précaution que cette rencontre historique n’avait rien de malhonnête ou de préparé !

Références :

  1. Bassett, J. F., Cate, K. L., & Dabbs Jr, J. M. (2002). Individual differences in self-presentation style: Driving an automobile and meeting a stranger. Self and Identity, 1(3), 281-288.
  2. Chaplin, W. F., Phillips, J. B., Brown, J. D., Clanton, N. R., & Stein, J. L. (2000). Handshaking, gender, personality, and first impressions. Journal of personality and social psychology, 79(1), 110-117.
  3. Frank, M. G., Ekman, P., & Friesen, W. V. (1993). Behavioral markers and recognizability of the smile of enjoyment. Journal of personality and social psychology, 64(1), 83-93.
  4. Hall, J. A. (1996). Touch, status, and gender at professional meetings. Journal of Nonverbal Behavior, 20(1), 23-44.

À propos Frédéric Tomas

Frédéric Tomas est linguiste, et doctorant en psychologie. Sa spécialité concerne l'analyse du discours dans le but d'en dégager des informations psychologiques. Au-delà de ces études universitaires, Frédéric est également certifié détecteur en Micro-Expressions Faciales (METT) et Expressions Faciales Subtiles (SETT).