lundi 9 avril 2012

INTERVIEW : Le para-verbal par Jean Sommer



Nous sommes allés rencontrer Jean Sommer spécialiste en communication para-verbale. Le para-verbal est la dimension de la communication non verbale qui s'intéresse à la partie vocale du discours. Lors de l'interview Jean Sommer nous a fait par de son parcours, de ses décryptages et du regard qu'il porte sur l'analyse du  langage corporel.




La communication para-verbale est l'aspect de la communication qui ne concerne ni les mots ni le langage parlé. Le para-verbale réfère à tout ce qui accompagne le discours linguistique, comme le ton de la voix, le rythme d'élocution, les pauses, etc... (voir : Le para-verbal). Par son expérience Jean sommer est aujourd'hui un des spécialistes de ce champ de la communication. Nous sommes allé le rencontré pour faire connaissance avec sa spécialité, son parcours et sa pratique professionnelle. Jean Sommer partage sa passion au travers d'un blog (www.jean-sommer.fr) dans lequel il donne des conseils sur la manière de poser sa voix et dans lequel il analyse également la communication para-verbale de personnalités, et plus particulièrement d'homme politique.





Xavier Ristat : "Bonjour, merci d'avoir accepté ce petit entretien. Alors j'aimerais que tu commences en nous racontant un petit peu ton parcours."
 
Jean Sommer : "Alors moi je viens du monde du spectacle. Je viens de la scène et de la chanson française des années 70. J'ai fait mes premières armes dans cette famille qui parfois était ce qu'on appelait « la chanson d'expression française », dont les « camarades de bac à sable » comme je le dis souvent étaient Leforestier, Duteil, Higelin, Jonaz, etc. Et dans cette famille-là, dans cette expression-là, j'ai vécu ce métier avec plaisir et une forme de reconnaissance professionnelle puisque je suis passé en première partie de Jean Ferrat, avec qui j'ai pas mal tourné, Brassens, Léo Ferré. J'ai reçu deux fois le Grand Prix de l'Académie Charles Cros. J'étais une jeune pousse destinée à faire carrière. Et puis j'ai eu un accident vocal : j'ai eu ce qu'on appelle un oedème sur une corde vocale. Pour cette petite chose, un phoniatre m'a prescrit une opération disproportionnée et violente qui m'a psychologiquement arrêté dans mon élan : après cette opération, on se réveille avec silence obligé, pendant trois semaines, puis six mois de ré-éducation. Ce qui se passe bien pour d'autres, pour moi est devenu une peur, une peur au ventre de ne pas retrouver ma voix. Et dans cette peur, pour ne pas qu'elle revienne, j'ai voulu comprendre. C'est à dire que sans l'avoir prémédité, petit à petit, je me suis posé des questions. Je suis allé à la recherche de ce qu'est une voix : j'ai vu des professeurs de chants, des spécialistes, d'autres phoniatres. Et j'avais toujours le sentiment que chacun ne me donnait qu'une réponse partielle par rapport à ses spécialités, et je me suis dit qu'au fond, j'étais le seul détenteur de la réponse globale. Petit à petit, je suis devenu assez expert dans la voix, jusqu'à devenir moi-même professeur de chant pour mes collègues artistes chanteurs, comédiens, tout en étant artiste moi-même. Doucement, je suis allé vers la direction artistique : j'ai pris de plus en plus d'importance, je me partageais entre l'artiste et le conseil. Jusqu'au moment où le groupe Radio France, connaissant mon travail, mon approche, m'a demandé de faire travailler ses animateurs et journalistes à l'antenne. Alors, j'étais flatté, c'était important pour moi, mais en même temps, je me suis demandé ce que j'allais apprendre à ces gens qui sont tous les jours à l'antenne, pour certains 5 ans, 10 ans ou 20 ans. J'ai même eu un animateur formidable, qui était Christian Magdeleine, qui faisait le PC de Rosny-sous-Bois, qui était à 6 mois de la retraite. Et j'ai compris par là qu'il y avait quelque chose chez eux qui était probablement universel : même les professionnels ne connaissaient pas leur voix. Ce qui est vrai pour les professionnels est vrai pour beaucoup de gens : on se connaît dans le miroir. On connaît son visage, on connaît son image. Chaque jour on se recoiffe, on se fait beau. Pour les femmes on change de chemisier, de boucle-d'oreille, de collier. Pour les hommes ça va être la moustache, etc. C'est à dire qu'on a une relation à l'image et qu'on n'en a pas à l'expression. Beaucoup de gens quand on les interroge affirment ne pas trop aimer leur voix, ne pas apprécier s'écouter. Mais comme quelqu'un qui dirait vulgairement parlant qu'il n'aime pas « sa gueule » n'aura pas encore envie d'aller rencontrer les autres, celui qui n'aime pas sa voix n'aura pas spécialement envie de s'exprimer : il va parler le juste nécessaire, mais ne va pas exploiter cette dimension qui aujourd'hui commence à prendre de l'importance, puisqu'on sait que chacun est évalué sur son image et son expression."


"Tu as lancé ton activité de coach vocal. Tu as un site et un blog (www.jean-sommer.fr) plutôt visité avec d'excellents retours. Et tu as fait une sorte de décryptage des personnalités politiques."
 
Jean Sommer : "Oui, c'est venu sans l'avoir prémédité également. Je parlais de la voix aux gens, et ils me répondaient ne pas vouloir devenir chanteur, ne pas avoir une voix exceptionnelle. Cette notion de voix est associée à de l'exception, à la performance alors que pour tout un chacun, elle est d'usage quotidien. Et je me suis dit que pour en parler, j'allais prendre l'exemple de voix connues et, en décryptant, j'allais faire entendre aux gens qui lisent mon article ce que j'entends dans une voix. J'avais commencé par les voix de Laurence Ferrari, Ségolène Royale. J'avais fait un article à la mort de Michael Jackson sur sa voix, ce que j'y entendais. Puis j'ai repris au mois d'août avec mon blog qui était prêt. J'ai fait un portrait de voix de Ségolène Royale. Dès que j'en ai parlé sur mon blog, ça a été repris, en particulier par Rue89. Immédiatement, ça a été lu par 12.000 personnes, et dans la semaine par 60.000 personnes. Du coup, ils m'ont demandé de faire le portrait d'autres candidats, ce que j'ai fait. Et doucement, je me suis installé dans le paysage médiatique où on a commencé à entendre ce qu'on pouvait justement décrypter d'une voix. Dans la continuité, France Culture me l'a demandé, des journeaux comme Challenge, Le Monde, L'Express sont venus vers moi. Et c'est à travers la voix des hommes politiques que j'ai fait entendre que, au fond, tout responsable, cadre, professionnel de la communication, voire enseignant, a un outil qu'il maîtrise plus ou moins et qui est à connaître, puisque quelqu'un qui connaît sa voix peut d'autant plus l'utiliser, moins se fatiguer, être plus clair, etc."


Xavier Ristat : "Je voudrais revenir sur ta démarche d'analyse. Quand tu entends une voix, comment fonctionnes-tu pour la décrypter? Qu'entends-tu? Que vois-tu?"
Jean Sommer : "C'est très intéressant parce que c'est revenir à des paramètres mesurables, ou du moins quantifiables. Qu'est-ce qu'on entend dans une voix? La voix est la résultante de toute la personne. Je le dis souvent dans le début de mes cours : c'est un geste, invisible, mais concret, qui fait bouger les molécules d'air. Comme n'importe quel geste, on entend dans une voix s'il y a un bon appui. L'appui est donné par les consonnes, par la diction. Dans la voix entre aussi la notion de respiration : quelqu'un qui respire court, qui n'a pas le temps ou qui débite est souvent quelqu'un qui a une pression à l'intérieur. Cela va se traduire par un débit rapide. Ou encore une voix qui monte à cause de la pression sur les cordes vocales. On entend aussi le placement : je pourrais parler avec une voix beaucoup plus grave, en faisant l'autoritaire, l'homme sâge. Je pourrais également parler avec une voix beaucoup plus haute, beaucoup plus sympathique, gentille, comme il y a certaines personnes qui ont comme on dit « le sourire dans la voix ». Il y a toutes les formes de placement de la voix qui traduisent souvent une autorité ou un manque de confiance. Cela ne s'est pas fait d'un coup : ce sont des postures vocales qui sont venues à la fin de l'adolescence, au passage à l'âge adulte. Beaucoup d'adultes se positionnent dans une voix neutre, mais beaucoup aussi prennent aussi des manières, influencés par une éducation ou par un manque de confiance. Comment on traduit le manque de confiance dans la voix? C'est quelqu'un qui ne laisse pas sortir les mots : si je ne suis pas sûr de moi par exemple, je vais garder les mots à l'intérieur, un petit peu derrière les dents, je ne vais pas trop articuler parce que j'ai peur de dire des bêtises, je vais regarder vers l'intérieur, comme je ne suis pas sûr de moi, je ne vais mordre dans les mots. Parce que depuis que le monde est monde et que l'être humain pratique la parole, celle-ci a longtemps été historiquement le lieu du pouvoir : la parole des prêtres, des chefs. Quand autrefois les gens donnaient leur parole, ils donnaient leur vie. Aujourd'hui, c'est quasiment devenu une information permanente, mais traditionnellement, la parole pesait. C'est tout ça qu'on entend dans la voix. Je répète : une manière de se poser, de respirer, de placer, et, à travers la diction, une manière d'être claire ou au contraire d'être flou. Et tout ça s'exprime à des niveaux différents et, encore une fois, à des niveaux relativement mesurables."


Xavier Ristat : "Tu as dit quelque chose de très intéressant : « la voix est un geste ». La communication non-verbale, c'est surtout du langage corporel. J'aimerais savoir quelle importance tu accordes à ce langage corporel."
Jean Sommer : "La voix est la résultante de toute la construction corporelle. Il existe même au Japon une tradition qui veut que quand un responsable ou un chef d'entreprise engage un nouveau salarié, il entend à travers sa voix si la personne est alignée, prête. A travers la voix, il y a une manière de ligne de force. A travers la gestuelle extériorisée, ce que fais travailler et ce que j'entends, c'est en quelle mesure la personne est centrée. Tout part du centre : tout part de l'appui au sol, du centre. Et, au fond, ce que je vais mesurer dans la gestuelle, c'est l'ouverture ou la fermeture de celle-ci. Cela va jouer sur la qualité vocale, parce que quelqu'un qui a la poitrine rentrée a un souffle court, une relation abdominale et l'énergie vocale coupés. Donc c'est beaucoup plus une gestuelle globale qu'un décryptage du détail du visage."


Xavier Ristat : "En tout cas, ce sont ces décryptages qui t'ont fait connaître au grand public. Au jour d'aujourd'hui, à qui s'adressent tes services?"
Jean Sommer : "Mes services s'adressent aux usagers de la parole qui sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense, puisque c'est tout un chacun. C'est vrai qu'autrefois, on ne faisait pas tellement attention : quelle que soit la voix, on disait que la personne était comme ça. Aujourd'hui, ce n'est plus possible : dans l'entreprise, avec la mise en concurrence des gens, la démultiplication de la notion de posture, il y a de plus en plus de détails, de plus en plus d'informations qui comptent. C'est clair qu'entre quatre personnes qui se présentent à un poste à égalité de compétence, entre celui qui a une expression posée, dynamique, pédagogique, souriante, puis celui qui regarde ses chaussures et parle dans sa barbe, le chef d'entreprise va avoir envie d'aller vers le plus empathique, parce que pour l'entreprise et la dynamique interne, ce sera plus stimulant. Ce que je fais s'adresse aussi bien à des étudiants qui passent un concours qu'à des personnes qui sont demain amenées à passer un entretien d'embauche, qu'au cadre qui doit gérer une équipe, qu'à l'ingénieur qui n'ose pas forcément prendre la parole en réunion, qu'au dirigeant qui doit prendre des décisions et piloter des équipes, qu'au PDG qui doit rendre compte devant ses actionnaires, qu'au commercial qui aussi sait que dans les premiers instants d'une relation, beaucoup de choses sont dites. Et encore plus important peut-être, au télé-conseiller, qui sait qu'au téléphone, en 5 secondes, on a tout de suite une empreinte vocale qui nous dit énormément de choses."


Xavier Ristat : "Tu peux nous dire, sans trahir de gros secrets, si tu as des projets dans les semaines ou les mois qui viennent pour ton entreprise, La Voix Debout?"
Jean Sommer : "Petit détail technique : les formules que j'ai sont soit collectives, soit individuelles. La formule collective fait que je travaille essentiellement pour des grandes entreprises, comme EuroDisney, Radio France, MMA, AG2R. Ce sont des entreprises pour lesquelles je travaille en interne. Et je fais travailler également en individuel.
Cela rejoint mes projets : je me sens le porte-parole de cette cause de la voix et de l'expression orale. On est d'une culture de l'écrit où on nous a appris à écrire, on nous a appris toutes les formes et les nuances de l'expression écrite. On sait qu'il faut commencer une phrase par une majuscule et la terminer par un point. On a pas appris que dans l'expression orale, il y a également une ponctuation sous-jacente, une façon d'exprimer les idées. Et, par rapport à mes projets, à mon site et à mon blog, aujourd'hui, autant la pédagogie que je transmets pour les entreprises est quelque chose d'important, autant cette cause de l'oralité me passionne parce que c'est aussi une manière de développer la personne : quelqu'un qui est timide, quelqu'un qui n'est pas sûr de lui, c'est souvent associé à ce lien avec la parole, permise ou pas permise. Et c'est aussi un jeu avec la culture du français, qui est une belle langue qui se prête à des jeux, à des extrapolations, à des explorations, ce que je fais sur mon blog, en ramenant des exercices de dictions qui étaient parfois abstraits ou ardus au travers de mon savoir faire qui revient avec l'artiste et le musicien. C'est ce que j'appelle les pastilles vocales. Au travers de mon site et de mon blog, c'est d'une part faire passer une pédagogie, m'amuser et entrer en lien avec beaucoup de gens qui sont sur ces questions de l'expression, de l'éloquence, de la communication, de la posture. Je veux être dans une dynamique qui intéresse aujourd'hui beaucoup de monde."


Xavier Ristat : "Ce sera le mot de la fin. Jean, je te remercie beaucoup d'avoir répondu aux questions pour le site de « La communication non-verbale » et te souhaite une bonne continuation!"
 
Interview réalisée par Xavier Ristat et retranscrite par Frédéric Tomas (Etudiant en langues et littératures à Bruxelles. Dans le cadre de ses études il porte une attention particulière à la communication non-verbale.), pour www.la-communication-non-verbale.com en partenariat avec www.cygnification.com.

2 commentaires:

lire c'est vivre a dit…

bravo voici une bonne explication du "para-verbal"

Hugues Delmas a dit…

Un grand merci à Jean Sommer qui a accepté d'être interviewé par Xavier Ristat (www.cygnification.com) :)

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